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Je pense au lac comme à moi-même, je pense au Manitoba comme à moi-même, je pense au monde comme à moi-même – et je me rebaptise Fin du monde. Comment est-ce qu’une tête de méné, après son transit dans le gésier d’un goéland, peut causer des vagues de chaleur généralisées ? Comment est-ce qu’en retour cela peut engendrer la ruine du boréal ? Comment les traces de gril sur un steak peuvent-elles épeler la fin du monde pour le caribou ? Depuis quand, au fait, suis-je devenu l’apocalypse ?1

Un manifeste explicitement titré « pour l’adoption massive de l’IA »  vient d’être signé par les plus puissantes entreprises françaises ; les bombes pleuvent au Liban et en Palestine, où le chiffre de 1000 jours depuis le renouveau du massacre sonne vertigineux à nos oreilles ; les espèces sauvages, autochtones et endémiques font face à un processus d’éradication de la surface du globe, et la traque aux humain∙es qui leur ressemblent redouble de violence tous les jours ; en somme, le monde s’apparente de plus en plus à un vaste camp de travail forcé, où les frontières se rigidifient, les réseaux internationaux du travail exploitent et mettent en mouvement toujours plus de monde au nom d’une mondialisation dont l’échec est aussi cuisant que les températures de cet été : la fournaise infernale n’est plus une métaphore mais bien notre réalité politique et climatique.

Dans cette séquence historico-politique désastreuse, l’érotisme, le désir et le plaisir deviennent des objets d’étude signifiants et révélateurs de cette crise, ainsi que, peut-être, des moyens de la surmonter. À première vue, cela semble particulièrement inapproprié : n’y aurait-il pas plus sérieux à faire ? Ne serait-ce pas un luxe de la pensée, une manière de fuir la catastrophe en cours pour y substituer une satisfaction individuelle et égoïste, via le « bien-être », la « positivité » ou la « joie », tous ces concepts qu’on ne peut s’empêcher de regarder avec un air désabusé et cynique ?

Une érotique de la prédation

Si le désir, comme le remarquait déjà Foucault, est une notion surchargée philosophiquement, c’est moins le cas pour l’érotisme : dans son acception populaire, on l’emploie comme synonyme plus respectable de pornographie. Pourtant, nous avons tort : en mythologie, Eros n’est pas qu’une divinité sexuelle, il est force vitale et même amoureuse ; en étymologie, éramai en grec signifie aimer ; en psychanalyse, Eros devient pulsion de vie, là aussi désexualisée. Quant au plaisir, Foucault le définit dans le tome 4 de l’Histoire de la sexualité comme « l’événement qui se produit hors sujet, à la limite du sujet, ou entre deux sujets »2 (le terme de jouissance sera ici employé comme équivalent). Ces notions (désir, plaisir, jouissance, érotisme) ne flottent pas dans les airs comme des « forces » ou des « énergies » : elles sont inséparables des normes, des institutions et des rapports sociaux ; autrement dit, comme le formule le philosophe Pierre Niedergang : « Là où il y a du désir et du plaisir, il y a du pouvoir et il est nécessaire de le penser. »3 Ou alors, à la manière de Deleuze et Guattari : « C’est toujours avec des mondes que nous faisons l’amour. »4

Désir, plaisir, érotisme, sonnent aujourd’hui presque creux car ils semblent avoir été complètement dévoyés par le patriarcat, le capitalisme et le colonialisme, qui les autorisent uniquement sous leurs formes les plus morbides. Ainsi du désir-conquête des machines coloniales, capitalistes, et patriarcales, qui a pour but de faire tendre la totalité de nos forces vers la possession, et le manque. Pour cela, ces machines réfrènent d’autres formes désirantes, comme l’amour, le loisir, la liberté, qui sont, dans le capitalisme néolibéral, massivement infléchies vers la production/consommation : ainsi du marché de l’amour, du marché du divertissement, et même du marché de la liberté (entendue comme liberté d’entreprendre, d’investir, de voyager, comme « pouvoir d’achat »). Aujourd’hui, toute une littérature en sciences humaines et sociales s’intéresse de nouveau à la production de désirs, d’affects et d’émotions depuis ces systèmes de domination : Les guerriers de la modernité, de Déborah V. Brosteaux ; Pétromasculinité, de Cara Daggett ; Capitalisme gore, de Sayak Valencia ; Du désir de vie, d’Ulrich Metende… autant d’ouvrages qui entendent repenser à nouveaux frais les liens entre désir, autorité, « érotique de la prédation », comme le nomme Metende, et politique. Jouir, nous rappellent ces théoricien∙nes, s’apparente aujourd’hui à des formes d’assimilation, d’annexion, un geste rapide, éphémère et un peu honteux. Ce que j’ai nommé désir-conquête5 s’inscrit dans une course effrénée au plaisir sous laquelle nous vivons toustes : c’est là un des moteurs centraux du capitalisme des affects qui provoque en nous manque, envie, jalousie, ressentiment, bref un ensemble de passions dévorantes de posséder (d’ailleurs un synonyme de « jouir », nous dit le Larousse) et de faire pâtir autrui depuis sa position de pouvoir.

Pourtant, le constat est implacable : le désir-conquête s’avère insatisfaisant, et nous sommes toustes déprimé∙es sous le règne de l’euphorie de la consommation. Parce que jouir, contrairement à ce que l’on pourrait penser, ne s’accomplit pas dans le geste de vaincre, mais de perdre. En effet : jouir, c’est expérimenter un excès qui menace ma propre cohérence, ma propre existence qui soudainement ne m’appartiennent plus, se trouvent déstabilisées par un état qui me dépasse. On peut penser à l’orgasme, la transe, et plus humblement, les plaisirs quotidiens qui arrivent, comme le disait Foucault, « hors sujet, à la limite du sujet » : toute la question politique est alors de savoir quelles sont les structures de pouvoir qui autorisent la sortie du sujet, plutôt que sa consolidation.

Le désir-conquête s’avère insatisfaisant. Parce que jouir, contrairement à ce que l’on pourrait penser, ne s’accomplit pas dans le geste de vaincre, mais de perdre.

Cette réflexion n’a à première vue aucun rapport avec l’écologie. Et pourtant, l’occupation actuelle des territoires par des forces coloniales aux quatre coins du monde, l’extermination de 97 % du bétail à Gaza et de 75 000 humain∙es depuis 2023, les feux de forêts en Gironde qui ravagent les vies autres qu’humaines, le chlordécone dans le sang des Martiniquais∙es et des Guadeloupéen∙nes, témoignent d’une érotique morbide produite par les régimes de pouvoir capitalistes, patriarcaux et coloniaux, dont le but est la conquête via l’accumulation impérialiste et la jouissance par la souffrance d’autrui. Aujourd’hui, l’érotique fasciste s’étend du « drill baby drill » de Trump aux deep-fakes de la culture pédocriminelle, de l’attentat terroriste contre la Pride à Berlin il y a peu jusqu’à la haine des enfants, qu’il s’agisse du meurtre de Lyhanna au traitement raciste d’Hamza en France, des forêts qui brûlent et excitent les passions les plus morbides des classes dirigeantes affamées qui convertissent déjà tout ça en capital, ou en parc d’attractions construits par les rois du pétrole saoudiens. Tout cela nous donne une petite idée du gore patriarcal-capitaliste et colonial qui jouit dans la destruction totale de l’autre.

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Érotisme et écologie

Pourtant, et c’est l’argument central de ce texte, la lutte écologiste est une lutte érotique. La matière, nous le savons, n’est pas un agglomérat d’entités discontinues dont nous pouvons disséquer et étudier les existences en les simplifiant sous le singulier de « nature » : le monde s’apparente davantage à un tissu relationnel et écosystémique, inter et intra-dépendant6 (c’est-à-dire que les formes de vie n’existent pas indépendamment de ce qui les constitue). Au sein de ces formes, vivantes et non vivantes, minérales et végétales, biologiques et fossiles, le désir, mais aussi l’érotisme, jouent un rôle fondamental.

Edward Munch, Midsummer, 1915. Wikimedia.

Malgré l’intérêt croissant autour des écoféminismes et des écologies décoloniales et autochtones ces dernières années, l’érotisme est constamment (sciemment ?) oublié. Pourtant, dans tous ces mouvements, il ne s’agit jamais simplement de survivre, ni de religieusement « respecter la nature », mais bien de jouir d’un monde vibrant avec, et non pas malgré, nos cohabitant∙es humaines et autres qu’humaines. Si la conservation/protection occupe une place importante dans l’histoire de l’écologie7, le tournant écoféministe, décolonial et queer nous invite à sortir de ce paradigme afin de puiser non pas dans la culpabilité ou le sacrifice mais dans une intimité avec le monde : ils nous rappellent la puissance des affects à la fois individuels et collectifs qui ne se cantonnent ni au respect ni au sacré, mais au dialogue et à l’amour, à la physicalité de notre condition terrestre et à la sexualité, au sens large8. On peut lire dans Gay and Gaia. Ethics, Ecology, and the Erotic :

Être pleinement vivant, c’est être aimé. Telle est la thèse fondamentale de l’écologie érotique. Aucune description biologique n’est complète si elle n’est pas présentée comme une biologie de l’amour. Et inversement, nous ne comprenons pas l’amour si nous ne voyons pas qu’il est lié au monde vivant, à l’expérience d’habiter un corps vivant qui tremble de joie et grimace de douleur. L’amour est une pratique de vivification. L’érotique est l’authentique principe de vie qui imprègne les mondes des corps et des formes de vie.9

Il ne s’agit jamais simplement de survivre, ni de religieusement « respecter la nature », mais bien de jouir d’un monde vibrant avec, et non pas malgré, nos cohabitant∙es humaines et autres qu’humaines.

L’écologie est ancrée dans le souci de la soutenabilité des relations entre les corps : elle est de part en part éminemment physique, corporelle, physiologique : il y a une écologie des molécules d’air comme du microbiote de nos intestins, de l’atmosphère comme des nappes phréatiques, une écologie de nos poumons, de nos écosystèmes et de nos familles, humaines et autres qu’humaines. Cette soutenabilité entre les entités micro- et macro- ne se fait pas simplement par le « miracle de la vie », elle doit être désirée, vectrice d’un sentiment de satisfaction, et même d’exaltation pour toustes les participant∙es (y compris lorsque cela implique de la violence): c’est pour cette raison que l’on part en randonnée, que l’on cuisine de bonnes choses ou que l’on s’engage pour sauver le monde. Parce que le plaisir a un sens profond et existentiel, au-delà de ce que l’on se permet d’imaginer. Penser l’écologie de la sorte, c’est mieux sentir la nécessité et l’urgence de nos liens qui chaque jour se détériorent. Ainsi, remettre le plaisir au cœur d’une éthique environnementale du plus-qu’humain est, en substance, la proposition à la fois écoféministe (qui considère que notre crise environnementale est aussi une crise affective due à la suprématie patriarcale qui a instauré la rupture comme mode privilégié de relation au monde), mais aussi décoloniale et autochtone, où les autres qu’humains sont à la fois désirés, désirants et désirables, et non de simples objets périphériques à mon existence.

Lire aussi | « L’écoféminisme n’est pas qu’un outil théorique ! »・Myriam Bahaffou (2023)

Qui a peur de l’érotisme ?

Il existe une tendance, tant dans les milieux féministes qu’écologistes, à contenir la jouissance, à la présenter comme un danger contre lequel on devrait se prémunir, ou pire, comme un trait pulsionnel et condamnable (de viol, de consommation) qui serait l’apanage des moins éduqué∙es d’entre nous et qu’il conviendrait de rectifier. Considérer que tout désir est forcément conquête, que tout plaisir est nécessairement superficiel et frivole, voire insultant vis-à-vis des « vrais problèmes » comme les génocides, la guerre, la destruction climatique, est le produit d’une vision fataliste qui donne bien trop de pouvoir aux systèmes de domination, comme l’avait d’ailleurs montré Mickael Foessel10.

Ainsi que le titre Joseph Andras dans son dernier livre, le projet de justice sociale aspire à une vie « bonne » : pas seulement au sens éthique de « vivable », comme l’a théorisé Butler11, mais une vie que l’on déguste, qu’on laisse fondre, qui nous fait nous délecter de chaque particule qui nous compose. Pas constamment, mais en tous cas assez pour nous sortir de l’idée que vivre se réduit à supporter (douloureusement) notre condition de travailleur∙euse en s’offrant quelques fenêtres de soulagement ici et là (et cela s’applique aussi au militantisme). La notion indigène de sumak kawsay, traduite en espagnol par buenvivir qui infuse les philosophies décoloniales d’Abya Yala, celle de convivialité développée par Ivan Illich, ont été reprises au sein d’une écologie politique sérieuse qui n’en ont retenu que la critique de la technique et la promotion d’organisations sociales à taille humaine. Même la camaraderie, notion pourtant au cœur du vivre-ensemble anarchiste, semble avoir perdu sa potentialité jouissive pour se transformer en un respect léthargique du consentement au nom de la liberté individuelle.

Bien sûr, quand Illich parlait de convivialité, il expliquait les bases d’une relation équilibrée aux outils, en respectant les limites naturelles et écologiques. Mais aussi que « le passage de la productivité à la convivialité est le passage de la répétition du manque à la spontanéité du don »12. Cette « spontanéité du don », en lutte contre l’hypertrophie du désir sous le capitalisme (qui l’a réduit au manque à répétition), est également nourrie d’érotisme, c’est-à-dire d’irrésistible attraction envers les autres, humains et autres qu’humains, envers le monde à venir et les formes de démocratie directe que nous pouvons préfigurer ici et maintenant. Que seraient nos luttes sans les déclarations d’amour (aux lieux et aux personnes), le loisir d’être ensemble, de créer en collectif, sans les flirts et les crushes, sans les conversations tard le soir dans l’aura du soleil, sans la bouffe délicieuse qui excite les papilles, sans les corps avec qui on vibre, on manifeste, on bouge, on révolutionne ? Qu’est-ce que l’écologie sans les mains dans la terre et les boutures, sans le soleil qui nous rappelle l’ampleur terrifiante du problème par la chaleur intenable aujourd’hui même ? Cette jouissance, comme expliqué plus haut, n’est pas du tout synonyme de bien-être; elle active la sensation d’être en vie en me décentrant, en me faisant réaliser ce qui nous tient ensemble. On peut jouir de manière terrifiante, vertigineuse, dangereuse : c’est ce type de plaisir que nous procure le militantisme.

Que seraient nos luttes sans les déclarations d’amour (aux lieux et aux personnes), le loisir d’être ensemble, sans les flirts et les crushes, sans la bouffe délicieuse qui excite les papilles, sans les corps avec qui on vibre, on manifeste, on révolutionne ?

Edvard Munch, Femme avec une citrouille, 1942. Wikimedia.

Écologie érotique queer

L’érotisme fut et demeure une constante politique des revendications queer, moins par volonté d’assimilation que de perturbation de normes sociétales foncièrement érotophobes13, où le plaisir est constamment placé sous le signe de la récompense (au travail, aux rôles de genre : on se fait plaisir à Noël en famille ou aux afterworks du jeudi soir). Le plaisir tel que politisé par les mouvements queers anticapitalistes, dits « obscènes » ou « contre-nature » interrompt, en quelque sorte, le business as usual : il est disruptif en ce qu’il refuse la participation de ses membres à l’effort productif et reproductif national et la compartimentation de l’érotisme à ses formes les plus ennuyeuses. En nous introduisant à la pensée du théoricien queer Lee Edelman, Pierre Niedergang explique : « il s’agit de couper la ligne straight (droite et hétéro) du temps qui voit dans le futur la reproduction du passé, puisque cette futurité est un piège straight qui fait s’aligner tout discours sur l’indiscutable idéal de l’Enfant. »14

Imaginons alors un discours écologique qui ne serait plus arrêté à la question des « générations futures » mais sur la possibilité d’une temporalité multiple, anarchique, horizontale, où le plaisir est possible pour celleux qui vivent au lieu de le sacrifier pour celleux à venir. C’est pour cette raison que le « désir queer » est haïssable, car il n’est pas « projetable » au sens straight : il ne sert à rien, ne produit rien. Trop exubérant∙es, trop sexuel∙les, trop embarrassant∙es, on reproche constamment aux queers de se définir (uniquement) par le sexe et la sexualité, un régime de la monstration insupportable car à la fois ridicule et ultra compatible avec le désir-conquête que l’on déplore. À en croire nos détracteur∙ices, les prides sont des partouzes géantes, les drag queens des prédatrices d’enfants qui investissent les écoles sous couvert de lecture de contes qui viseraient in fine à les endoctriner, les femmes trans se sur-sexualisent et volent la féminité des autres pour avancer masquées et mieux tromper leur monde. Ces accusations fantasmagoriques au cœur des passions complotistes participent à la panique morale15 ambiante. Elles traduisent surtout une angoisse profonde des hommes et des femmes qui ne peuvent plus (se) cacher l’envergure gigantesque des violences sexuelles dans le(ur) monde (l’inceste en particulier, leur matrice16) au cœur de la culture cishétéropatriarcale dans laquelle nous vivons (ils et elles doivent bien y trouver une autre explication). Cette angoisse révèle aussi une incapacité à penser la nudité, la sensualité, la corporéité, en dehors d’une « sexualisation », toujours entendue comme désir-conquête. Cette érotophobie, c’est-à-dire la réduction de la question érotique à la reproduction d’une formule toute faite (couple-mariage-famille/pipe-cunni-pénétration-éjaculation/métro-boulot-dodo), répétée à l’infini, caractérise le régime hétéronormé qui, sous ses airs ultra porno, fuit la jouissance quand elle sort de ce qui lui est connu, et quand elle devient enfin risquée.

Le régime hétéronormé, sous ses airs ultra porno, fuit la jouissance quand elle sort de ce qui lui est connu, et quand elle devient enfin risquée.

Écologie de la pénétration

Au lieu de nous penser fracturées et séparées, nous l’avons vu, à la fois l’écologie, les sciences naturelles et leur tournant « ontologique » (approches décoloniales, écoféministes, queer) dépeignent un monde où tout se touche constamment. Cela appelle à une perception de nous-mêmes comme des sujets « exposés », ainsi que nous le propose la philosophe Staicy Alaimo dans Politique environnementale et plaisirs à l’ère post-humaine :

Le sujet exposé est toujours déjà pénétré par des substances et des forces dont il est impossible de rendre pleinement compte — l’éthique et la politique doivent partir de là. Et si la pénétration suggère ici quelque chose de sexuel, tant mieux, […] le plaisir, le désir, la sensualité et l’érotisme peuvent faire vibrer l’humain exposé, rendant les politiques et l’éthique environnementales plus perméables […].17

Un tel érotisme ne vise pas à la maximisation du plaisir individuel ni à son externalisation dans un futur maîtrisable, mais à l’augmentation de la sensation de perméabilité de notre condition, c’est-à-dire de notre besoin, tant biologique que politique, de « nous » laisser pénétrer pour co-évoluer, et jouir à le faire. Cet érotisme nous emmène nécessairement au-delà de l’humain, puisque ce que l’on appelle ainsi est déjà un composé d’une multitude d’entités et d’alliances qui n’ont rien d’anthropo-spécifique. C’est ainsi dans les littératures indigequeer18 et autochtones qu’on en trouve les explorations les plus intéressantes, comme dans le magnifique texte « Eating dirt » de la chercheuse Chippewa Melissa K Nelson, pour qui cet

[…] éco-érotisme est une forme de rencontre écologique intime méta- (au-delà, supérieure) ou trans- (à travers, hors de) sexuelle, dans laquelle nous sommes momentanément et simultanément transportés hors de nous-mêmes par la beauté, ou parfois l’horreur, d’un monde naturel qui dépasse l’humain. Cela signifie que nous pouvons être potentiellement excité∙es par n’importe quoi, c’est-à-dire « pan », ou tout : pansexuel.19

Edvard Munch, Baigneurs, 1929-1930. Wikimedia.

La pansexualité est ici sortie du carcan anthropocentrique pour signifier une attraction vers littéralement « n’importe quoi »  : les nuages dans le ciel comme les filets d’eau de la rivière et même le soleil qui me brûle… Toutes ces entités qui interagissent avec moi sont des invitations à insuffler des relations qui m’accrochent, m’ancrent dans un monde dont l’écologie n’est pas théorie mais sensation. Il faut comprendre l’érotisme comme une dimension essentielle de la vie, presque perdue à cause de la mise au travail forcée du monde désormais domestiqué, policé via la « culture de la mise à distance », comme le formule Starhawk. Cette capacité, à la fois individuelle et collective, à ressentir le monde et éprouver de l’attraction pour lui, est pourtant le point de départ de toute lutte : on s’engage parce qu’on est mû∙e par quelque chose qui nous tient aux tripes, qui nous attire, nous excite au point où l’on est prêt∙e à repenser toute notre existence pour nous y adonner, comme lors d’une rencontre amoureuse renversante. Ce « plaisir de l’interconnexion et de la joie de l’inattendu » permet d’« embrasse[r] les possibilités du devenir en relation avec une altérité radicale que l’on appelle ‘nature’ »20. Cela revient à se défaire de la sale « habitude propriétaire » théorisée par Emma Bigé21 : nous ne détenons pas toutes ces qualités du « propre de l’Homme » qui feraient de nous des êtres uniques, séparés du reste de la biosphère, de la même manière que « le propre de la Femme » ou « le propre de l’Afrique » n’est jamais rien d’autre qu’un argument pour le fixisme mortifère22, c’est-à-dire l’idée que nous sommes défini∙es par notre capacité à rester immobiles, à nous rigidifier, plutôt qu’à reconnaître l’hybridité et les assemblages dont nous sommes fait∙es, eux-mêmes le fruit d’évolutions, de transformations et de mouvements, qui « ne sont pas de moi. »23.

La pansexualité est ici sortie du carcan anthropocentrique pour signifier une attraction vers littéralement « n’importe quoi »  : les nuages dans le ciel comme les filets d’eau de la rivière et même le soleil qui me brûle…

Melissa K Nelson ajoute :

Cela requiert un processus de décolonisation, car nous devons remettre en question et nous défaire de notre conditionnement à croire que nous serions plus intelligents, différents ou supérieurs à notre nature animale et aux autres êtres vivants (l’exceptionnalisme humain). […] Réveiller ces intelligences [des autres êtres vivants] ainsi que nos capacités intuitives et imaginatives nous reconnecte au monde naturel d’une manière qui peut engendrer une coexistence réciproque.24

La perméabilité est notre condition terrestre. Elle l’a toujours été, mais la rigidification des frontières, à la fois corporelles et nationales, nous montrent comme toujours la réaction de celleux qui veulent nous faire croire à la sanctification d’un corps pur et immaculé : nous présenter comme des sujets exposés, pénétrés, c’est reconnaître la présence d’autrui en nous, celle que l’on porte depuis un monde abîmé, probablement irréparable, mais envers lequel notre passion ne peut décroître, précisément depuis nos temps apocalyptiques : nous n’avons jamais été si vivant∙es car si anéanti∙es. Il y a donc à puiser ailleurs que dans la protection, la conservation de la « nature », et davantage dans une « pulsion éco-érotique [qui] s’inscrit dans le cadre d’une adaptation pansexuelle co-évolutive visant non seulement la survie, mais aussi la régénération »25.

Lire aussi | Endosser l’ombre striée des feuillages・Dénétèm Touam Bona (2021)


Image d’accueil : Edvard Munch, Le Soleil (détail), vers 1911. Wikimedia.

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Notes

  1. Joshua Whitehead, Lettre d’amour au territoire, Mémoire d’encrier, p. 31.[]
  2. Michel Foucault, « Le Gai Savoir », La Revue H, n° 2, 2000, p. 44. Cité par Thomas Ngameni, « Désexualisation du plaisir et transformation de soi chez Michel Foucault », Textures [En ligne], 23, 2018.[]
  3. Pierre Niedergang, Nos lueurs. L’hypothèse des Lumières queers, Cambourakis, 2026, p. 281.[]
  4. Felix Guattari & Gilles Deleuze, L’Anti-Œdipe, Paris, Les Éditions de Minuit, 1972-1973, p. 349.[]
  5. Myriam Bahaffou, Eropolitique. Ecoféminisme, désirs et révolution, Le Passager Clandestin, 2025.[]
  6. Voir River Barad, Frankenstein, la grenouille et l’électron. Les sciences et la performativité queer de la nature, Asinamali, 2023.[]
  7. Que l’on pense ici aux liens entre chasse et écologie, à la notion de wilderness, et à la querelle entre conservationnistes et protectionnistes ; aujourd’hui encore, de WWF à Greenpeace, les super-organismes qui œuvrent au nom de l’écologie à l’échelle globale le font au nom de la protection/préservation de la nature. Pour des apports critiques sur ces questions, voir Guillaume Blanc, L’invention du colonialisme vert. Pour en finir avec le mythe de l’Éden africain. Flammarion, 2020 et Marti Kheel, « Permis de tuer : une critique écoféministe du discours des chasseurs » dans L’écoféminisme en défense des animaux, Cambourakis, 2024.[]
  8. Voir Lynn Margulis, Gaïa, sexe et catastrophe, Wildproject, 2024.[]
  9. Daniel T. Spencer, Gay and Gaia: Ethics, Ecology, and the Erotic, Pilgrim Press, 1996.[]
  10. Michaël Fœssel, Quartier rouge. Le plaisir et la gauche, Flammarion, 2022.[]
  11. Judith Butler, Ce qui fait une vie. Essai sur la violence, la guerre et le deuil, La Découverte, 2010.[]
  12. Plus précisément : « J’entends par convivialité l’inverse de la productivité industrielle. Chacun de nous se définit par relation à autrui et au milieu et par la structure profonde des outils qu’il utilise. Ces outils peuvent se ranger en une série continue avec, aux deux extrêmes, l’outil dominant et l’outil convivial. Le passage de la productivité à la convivialité est le passage de la répétition du manque à la spontanéité du don. » Ivan Illich, La convivialité, p. 20-21.[]
  13. Notion théorisée par Gayle Rubin notamment. Je m’appuie sur l’usage qu’en fait Greta Gaard quand elle l’applique à la question écologique : pour elle, les dualismes raison/émotion et culture/nature doivent être pensés en articulation avec le rejet de l’érotisme, représenté comme désir sauvage, désordonné, analysable à l’histoire à travers l’histoire de la discipline des corps à fois coloniale et hétérosexuelle.[]
  14. Pierre Niedergang, op. cit., p. 186.[]
  15. Stanley. Cohen, Folk Devils and Moral Panics : The Creation of the Mods and Rockers, Routledge, 2011 ; pour des discussions contemporaines de la panique morale, voir Francis Dupuis-Déri, Panique à l’université : rectitude politique, wokes et autres menaces imaginaires. Lux Éditeur, 2022.[]
  16. Dorothée Dussy, Le berceau des dominations. Anthropologie de l’inceste, livre 1, La Discussion, 2013.[]
  17. Alaimo, Stacy. Exposed : Environmental Politics and Pleasures in Posthuman Times. University of Minnesota Press, 2016, p. 5.[]
  18. Ce terme désigne un corpus littéraire irréductible à la simple addition de la théorie queer (blanche) et de la théorie autochtone (hétérosexuelle). Ses auteurices interrogent le genre et les sociétés hétéropatriarcales à travers un prisme décolonial et en s’appuyant sur l’histoire des relations entre colons et peuples autochtones. Tout comme le terme « Two-Spirits » (2S), ce terme reste tout à fait inadéquat en dehors du contexte des Premières Nations, des Inuits et des Métis du territoire nommé « Canada » ou de ce que nous appelons le Québec. Il est également nécessaire de rappeler l’extrême diversité des contextes autochtones à travers le monde, faisant de ce terme un indicateur plus qu’une catégorisation rigide.[]
  19. Melissa K Nelson,Eating Dirt. The Eco-Eroticism of Women in Indigenous Oral Literatures, p. 231.[]
  20. Alaimo, op.cit., p. 18.[]
  21. Emma Bigé, Mouvementements : écopolitique de la danse, La Découverte, 2026.[]
  22. J’emploie la notion scientifique de fixisme en écho au concept postcolonial de « fixité » théorisé par Homi Bhabha, pour qui « l’un des caractères marquants du discours colonial est sa dépendance au concept de “fixité” dans la construction idéologique de l’altérité » (Bhabha Homi K., Les lieux de la culture : une théorie postcoloniale, Payot, 2007). Cette fixité-fixisme qui en politique sont le ciment des identitarismes.[]
  23. Emma Bigé, op. cit.[]
  24. Nelson, op. cit, p. 235.[]
  25. Ibid, p. 237.[]